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La perversion polymorphe de l'enfant à l'adulte

par Stéphanie Gilet-Le Bon

Freud a appris au monde que le petit enfant est toujours un pervers polymorphe, dans la satisfaction qu'il prend avec l'autoérotisme pulsionnel, c'est-à-dire par les pulsions partielles, orales, anales, scopiques, etc. localisées sur les zones érogènes du corps. Pour Freud, la pulsion est autoérotique. Pour lui, soit les pulsions partielles gardent une fonction chez l'adulte en étant intégrées à l'érotisme des préliminaires qui induit l'acte sexuel dit normal, soit la jouissance des pulsions partielles sont refoulées et se réalisent dans le symptôme, soit elles sont renoncées au nom des normes, des valeurs et des idéaux du discours. En ce qui concerne l'acte sexuel dit normal, hétérosexuel, Freud met en doute l'attrait « chimique » exclusif de l'homme pour la femme : c'est quelque chose qui ne va pas de soi, qui n'a rien de naturel.

C'est ce que Lacan explicitera : pour lui, d'abord, la pulsion n'est pas autoérotique. Elle dépend des effets de l'Autre du langage sur le corps. Par ailleurs, du côté du corps à corps de la relation sexuelle, pour l'homme, il n'y a d'accès à l'autre Sexe que par la voie des pulsions partielles. Ce qui permet au sujet masculin de se conjoindre au corps hétérosexuel, c'est d'aller y chercher les objets partiels (a), et c'est ce qui lui permet la jouissance phallique. D'où la thèse lacanienne de la perversion généralisée : pour tous la sexualité est partialisée, perverse. (Ce qui ne veut pas dire perversion comme position subjective.) Elle se clive entre jouissance phallique et plus de jouir, l'autre jouissance, la féminine, mise à part. Entre l'homme et l'autre du Sexe, entre « les tenants du désir » et « les appelants du Sexe », « il y a un mur » : a ou ϕ, signifiant de la puissance qui fait défaut dans le lien sexué, soit la castration, coupure réelle sur l'organisme, puisque l'organe cède toujours prématurément dans l'avancée du désir vers la jouissance.

Nous verrons que la perversion généralisée inscrite dans l'inconscient est solidaire des changements dans les pratiques sexuelles de notre époque prise dans le discours capitaliste, qui exploite la perversion polymorphe.

Références bibliographiques

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Le Séminaire, livre VI, séances de juin 1959, Paris, Seuil.
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« D'une question préliminaire à tout traitement de la psychose », Écrits, Paris, Seuil
« Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir », Écrits, Paris, Seuil, 1966.
« Kant avec Sade & D'une question préliminaire à tout traitement de la psychose », Écrits, Paris, Seuil.
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Cours sur le Symptôme et l'analyste, Collège Clinique de Paris (2004-2005), (en particulier les leçons 7, 8, 9 et 10).
« Perversion généralisée », Que faisons-nous des symptômes ?, RCCCL N°5, Hermann, Paris, 2006.
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A-bords de la père-version, Toulouse, PUM, 1990.
Au risque de la topologie et de la poésie, Toulouse, Érès, 2011.
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« Perversion généralisée », Volume préparatoire aux Journées de Juillet 2006 - Les réalités sexuelles et l'inconscient, IVe rendez-vous de l'IF et de l'EPCL - Paris 1 et 2 Juillet 2006, p. 219.
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DOR Joël
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MELMAN Charles
L'Homme sans gravité. Jouir à tout prix, Paris, Denoël, 2002.
PERRIER François et GRANOFF Wladimir
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Références bibliographiques du collège